Monsieur Denis Sassou Nguesso : encore et toujours le changement de Constitution
Et voilà que se profile à nouveau ce qui semble être devenu la constante de la longue carrière politique de monsieur Denis Sassou Nguesso, changer la Constitution pour prolonger ou réorganiser l’exercice de son pouvoir.
Après plus de quatre décennies cumulées à la tête du Congo-Brazzaville, le pouvoir politique semble encore vouloir présenter le changement de Constitution comme une réponse aux difficultés du pays.
Une citation largement attribuée à Albert Einstein affirme : « La folie, c’est de faire toujours la même chose et de s’attendre à un résultat différent. » Cette formule devrait nous interpeller.
Car une question simple mérite d’être posée : comment une modification supplémentaire de la Constitution pourrait-elle, à elle seule, produire les résultats que les politiques publiques menées depuis tant d’années n’ont pas permis d’obtenir ?
Changer les textes fondamentaux d’un État ne suffit pas à créer la prospérité, à améliorer les conditions de vie de la population, à garantir l’emploi des jeunes, à assurer l’accès à l’eau potable ou à électrifier durablement le pays.
La Constitution n’est pas un instrument au service d’un homme. Ce qui devrait nous préoccuper n’est donc pas seulement la modification éventuelle de telle ou telle disposition constitutionnelle. C’est la conception même du pouvoir politique qui est en jeu.
La Constitution doit être le cadre juridique qui organise la République, protège les libertés, garantit l’alternance et encadre l’exercice du pouvoir. Elle ne devrait jamais devenir un instrument permettant d’adapter les règles de la République aux ambitions
ou aux intérêts d’un dirigeant.
Les institutions appartiennent au peuple. Elles ne sont la propriété d’aucun homme, d’aucune famille, d’aucun clan et d’aucune région.
C’est pourquoi toute réforme constitutionnelle touchant aux conditions d’exercice du pouvoir doit être examinée avec la plus grande vigilance, notamment lorsqu’elle pourrait mener à la création d’un poste de Vice-président en vue d’assurer une succession dynastique.
Un dirigeant politique n’exerce pas le pouvoir en vertu d'un droit de propriété sur l'État. Il l'exerce dans le cadre d'une délégation politique et constitutionnelle du peuple, nécessairement limitée dans le temps.
Le Congo-Brazzaville se dirige vers une vers une succession organisée dans laquelle le peuple serait écarté de facto. Dans ce contexte, les discussions autour de la création éventuelle d’un poste de Vice-président de la République, notamment lorsqu’il serait
pourvu par nomination présidentielle, méritent d’être examinées avec la plus grande attention. Une telle réforme ne devrait jamais être conçue comme un mécanisme destiné à organiser, directement ou indirectement, une succession personnelle, familiale ou dynastique.
La République n’est pas une monarchie.
Le Congo-Brazzaville ne doit pas devenir un système dans lequel les institutions seraient progressivement aménagées pour garantir la continuité d’un pouvoir autour d’une personne, d’une famille ou d’un cercle politique. Le Congo est une République et doit le
rester dans ses principes comme dans ses pratiques.
L'intelligence doit être au service de la République, notre bien commun. Il faut également avoir le courage de poser la question du rôle des universitaires dans cette entreprise. Au Congo-Brazzaville, le diplôme est parfois présenté comme une garantie de compétence
universelle. Or, posséder des titres universitaires ne dispense ni de la conscience civique, ni de l’éthique, ni du sens de l’intérêt général. François Rabelais nous rappelait : « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme. » La connaissance, lorsqu’elle
n’est pas accompagnée d’une exigence morale et d’une responsabilité envers la collectivité, peut devenir un simple instrument au service du pouvoir.
Le rôle de l’intellectuel n’est pas de justifier toutes les décisions du pouvoir. Il est aussi de questionner, d’alerter, de défendre les principes et de rappeler que l’État est au service de la société, et non l’inverse.
Le changement de Constitution ne nourrit pas un peuple. Il faut poser une question élémentaire : quelle modification constitutionnelle a, à elle seule, apporté la prospérité à un peuple ? La Constitution peut organiser les institutions. Elle peut garantir les
libertés. Elle peut encadrer le pouvoir. Mais elle ne produit ni eau potable, ni électricité, ni emplois, ni écoles performantes, ni hôpitaux fonctionnels.
Pendant que le débat constitutionnel revient au premier plan, les difficultés économiques et sociales demeurent. La dette publique, la gestion des finances de l'État, le chômage des jeunes, l'accès à l'eau potable, l'électrification, la qualité de l'éducation,
l'accès aux soins et la création d'activités économiques devraient pourtant constituer les priorités nationales. Le peuple congolais a besoin de résultats, pas de nouvelles manœuvres institutionnelles.
Dépassons enfin les divisions régionales. Il faut également sortir définitivement du vieux paradigme selon lequel les uns chercheraient à prendre le pouvoir aux autres en fonction de leur région d'origine. Cette lecture du Congo est dangereuse et dépassée.
Le Congo n'appartient ni au Nord, ni au Sud, ni à une ethnie, ni à une famille politique. Le Congo appartient à tous les Congolais.
Nous devons construire un État dans lequel chacun puisse se reconnaître, quelles que soient son origine régionale, son appartenance ethnique, sa confession religieuse ou son orientation politique. Il ne s'agit pas de préparer des règlements de comptes. Il ne
s'agit pas d'organiser une revanche régionale. Il ne s'agit pas de remplacer une domination par une autre. Il s'agit de construire une République dans laquelle la loi s'applique à tous et où l'État sert l'intérêt général.
Nous devons avoir la lucidité de comprendre que les Congolais sont condamnés à vivre ensemble et qu'ils ont donc intérêt à construire ensemble.
Le souvenir douloureux du référendum du 25 octobre 2015 avec nos morts est encore présent dans nos mémoires. Le débat actuel rappelle nécessairement ces événements du 25 octobre 2015, date du référendum constitutionnel qui a conduit à l'adoption de la dernière
Constitution promulguée le 6 novembre de la même année. Cet épisode demeure douloureux dans la conscience collective congolaise, notamment en raison des violences et des pertes humaines qui l'ont accompagné.
Il doit nous rappeler une chose essentielle, les modifications constitutionnelles ne sont jamais de simples opérations techniques lorsqu'elles touchent aux règles fondamentales d'exercice du pouvoir. Elles engagent l'avenir de la République et doivent, par
conséquent, faire l'objet d'un débat public véritable, transparent et contradictoire.
Il est particulièrement regrettable de voir certains acteurs politiques qui avaient hier tenu des discours très critiques à l'égard du pouvoir se retrouver aujourd'hui à ses côtés. La mémoire politique d'un dirigeant ne devrait pourtant pas être à géométrie
variable. Pendant ce temps, les véritables urgences demeurent.
Pendant que certains s'emploient déjà à préparer l'opinion à une nouvelle réforme constitutionnelle, les préoccupations quotidiennes des Congolais demeurent.
Où est l'eau potable ?
Où sont les emplois pour notre jeunesse ?
Où est l'électricité disponible de manière régulière sur l'ensemble du territoire ?
Où est l'éducation publique de qualité ?
Où sont les infrastructures sanitaires dignes de ce nom quand les dirigeants se font soigner dans des pays étrangers ?
Où est la transparence dans la gestion des ressources publiques ?
Voilà les véritables questions auxquelles le pouvoir doit répondre.
La Constitution ne doit pas servir de diversion aux échecs des politiques publiques. Le Congo n'a pas besoin d'une République perpétuellement réécrite au gré des circonstances politiques. Il a besoin d'institutions solides, prévisibles et respectées ; d'une
justice indépendante ; d'une administration efficace ; d'une gestion rigoureuse des finances publiques ; d'une économie productive et d'une véritable politique en faveur de la jeunesse.
Notre responsabilité collective est celle de savoir jusqu'à quand accepterons-nous de rester spectateurs de notre propre histoire ? Le Congo-Brazzaville est notre patrimoine commun. Nous avons donc une responsabilité partagée dans sa reconstruction. Il nous
faut dépasser les peurs, les divisions régionales, les réflexes communautaires et les calculs individuels. Nous devons apprendre à nous parler comme des citoyens d'une même République.
Demain, quelle que soit l'issue des combats politiques, nous resterons Congolais. C'est pourquoi il ne doit y avoir ni vengeance, ni vendetta, ni règlement de comptes.
Il doit y avoir la justice, la vérité, la réconciliation et la reconstruction de l'État.
Le Congo mérite mieux. Le débat constitutionnel ne doit pas nous faire perdre de vue l'essentiel, le bien-être du peuple congolais. Une Constitution ne peut pas remplacer une politique économique. Un changement de régime institutionnel ne peut pas remplacer
la bonne gouvernance. Une nouvelle fonction politique ne peut pas remplacer la création d'emplois. Et une nouvelle architecture institutionnelle ne peut pas se substituer à la responsabilité des dirigeants devant le peuple.
Le Congo mérite mieux qu'une politique fondée sur la perpétuelle modification des règles du jeu. Il mérite une République dans laquelle les institutions survivent aux hommes, où l'alternance est possible, où la loi protège le citoyen et où les ressources nationales
servent effectivement l'intérêt général.
Comme le rappelle une formule souvent associée à Thomas Sankara : « Seule la lutte libère. » Mais cette lutte doit être une lutte politique et citoyenne, fondée sur la conscience, la responsabilité, la non-violence et la défense des institutions républicaines.
Le Congo appartient à tous ses enfants.
Ne laissons personne en faire la propriété d'un seul homme.
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Patrice Aimé Césaire MIAKASSISSA

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